Amrullah Saleh, le « survivant » de la politique afghane

Amrullah Saleh, le « survivant » de la politique afghane

Candidat à la vice-présidence afghane, Amrullah Saleh a échappé, dimanche, à une nouvelle tentative d’assassinat. Portrait de cet infatigable défenseur de l’État afghan, et l’un des pires ennemis des Taliban.

Une fois de plus, Amrullah Saleh a évité la mort de justesse. Visé, dimanche 28 juillet, par un attentat dans ses bureaux à Kaboul, le candidat à la vice-présidence afghane s’en est sorti presque indemne, seulement touché par un éclat au bras. L’ancien chef des renseignements, connu pour ses positions extrêmement hostiles aux Taliban, a pu être évacué à temps par son service de sécurité.

Âgé de 46 ans, Amrullah Saleh, colistier du président Ashraf Ghani, a échappé à de nombreuses tentatives d’assassinat au cours de sa carrière. Comme les chats, « Saleh aurait 9 vies », se plaisent même à raconter certains dans les cercles du pouvoir afghan. Vivant sous une menace permanente, le candidat à la vice-présidence n’hésite pas à en parler librement dans les médias. « Je suis une cible très très légitime », a-t-il ainsi déclaré dans une interview accordée en 2009 à la télévision américaine. « Et si jamais ils [NDLR : les Taliban] me tuent, j’ai dit à ma famille et à mes amis de ne pas s’en plaindre car j’en ai tué beaucoup, et avec fierté ».

Un engagement dans la résistance afghane

Preuve que l’angoisse de la mort ne le quitte jamais, Amrullah Saleh a raconté au New York Times avoir rédigé son testament, une semaine avant l’attaque qui a frappé ses bureaux, dimanche, dans le centre de Kaboul. Difficile de ne pas voir dans la vie de ce militant de la première heure, le reflet des crises traversées par l’Afghanistan de ces dernières années. Tadjik originaire du Panshir, dans le nord du pays, seule province que les Taliban n’ont jamais contrôlée, Saleh n’a eu de cesse de les combattre tout au long de sa vie.

Iln’a qu’une vingtaine d’années lorsqu’il rejoint les rangs de la résistance moudjahidine portée par le commandant Ahmed Shah Massoud, le « Lion du Panshir ». Peu à peu, il gravit les échelons et s’occupe dès 1997 de gérer les liens d’Alliance du Nord, plus connu sous le nom du Front islamique pour le salut de l’Afghanistan, avec les services de renseignements étrangers.

Mais sa carrière prend un tournant en 2004, lorsque le président Hamid Karzaï le nomme chef des services de renseignement. Dès lors, les Occidentaux le considèrent comme l’un de leurs plus fidèles alliés au sein du pouvoir afghan. Se montrant proche de la CIA, il démissionne en 2010, lorsque le président Karzaï qualifie de « frères » les Taliban avec qui il tente de lancer des négociations. La même année, l’ex-chef du renseignement fonde le parti démocrate Afghanistan Green Trend, et mobilise des milliers de compatriotes opposés à une quelconque alliance avec les Taliban. Sa notoriété consolidée, il revient au pouvoir, en tant que ministre de l’Intérieur en 2018, une fois Ashraf Ghani élu à la tête du pays.

Opposé à la politique de Trump

Analyste reconnu, Saleh est depuis régulièrement invité à s’exprimer sur des questions de politique sécuritaire, au sein de conférences internationales. « Il est peut-être le seul homme politique afghan que je connaisse qui soit un lecteur assidu – la profondeur de son analyse est impeccable. Je n’ai vu aucun dirigeant de sa génération aussi sage et créatif », estime Bilal Sarwary, un journaliste afghan. « Sa politique, bien qu’émotionnelle par moment, est intelligente et cohérente. Amrullah Saleh n’a jamais changé de position vis-à-vis des Taliban. Il peut parfois être terriblement têtu, mais il n’y a aucun doute sur le fait qu’il soit patriote et courageux”.

Récemment, l’ex-ministre a manifesté son opposition à la politique de Donald Trump souhaitant le retrait des 14 000 soldats américains déployés sur le sol afghan, en échange d’un engagement des Taliban à ne pas laisser des groupes terroristes utiliser le territoire afghan comme base opérationnelle. Hostiles à ces pourparlers, Saleh a assuré qu’un accord conclu sans justice, ni processus de désarmement, ne contribuerait pas à stabiliser le pays.

Symbole du phénix

Traumatisés par des décennies de conflit, les Afghans souhaitent mettre fin à l’effusion de sang dans leur pays. Si la plupart conviennent que des négociations avec les islamistes sont nécessaires, certains – en particulier parmi les groupes ethniques minoritaires non pachtounes – craignent qu’un retrait précipité des troupes américaines ne les expose à de nouvelles menaces des Taliban.

Pour l’heure, la communauté internationale patiente avant la tenue du scrutin présidentiel prévu le 28 septembre, après plusieurs reports. Si Ashraf Ghani et son vice-président insistent sur le fait que le gouvernement a besoin d’une légitimité démocratique pour pouvoir négocier avec les Taliban, ces derniers, farouchement opposés à l’élection, considèrent le pouvoir central de Kaboul comme une “marionnette” de Washington.

Face à l’incertitude et aux menaces à répétition le visant, Amrullah Saleh tient sa ligne, répétant vouloir « défendre la dignité » de l’Afghanistan. Un pays dont il compare le sort à celui d’un phénix renaissant de ses cendres. Une métaphore certes éculée, mais qui semble particulièrement appropriée pour définir cet infatigable militant dont la prochaine bataille se fera désormais dans les urnes.

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