En Espagne, des militants refusent de voir leur pays transformé en « vitrine touristique »En Espagne, des militants refusent de voir leur pays transformé en « vitrine touristique »

En Espagne, des militants refusent de voir leur pays transformé en « vitrine touristique »

Dans une vidéo publiée lundi sur les réseaux sociaux, des militants d’extrême gauche se filment en train de dégrader des voitures de location à Palma de Majorque. Une action antitouristes qui s’ajoute à d’autres toujours plus nombreuses en Espagne.

L’Espagne craque-t-elle sous le poids des touristes ? La police espagnole enquêtait, mardi 6 août, sur des actes de vandalisme contre des voitures de location à Palma de Majorque menés par une organisation luttant contre le tourisme de masse. Dans une vidéo diffusée la veille sur les réseaux sociaux, des militants du mouvement de la gauche indépendantiste catalane Arran se filmaient, masqués, en train de dégrader des véhicules de location.

Dans un tweet relayant la courte séquence, les militants expliquent que Majorque compte désormais « plus de 100 000 voitures de location touristique ». Et dénoncent la « saturation », la « pollution » et la « transformation de la ville en une vitrine touristique ».

Un affront pour les milieux économiques et les partis conservateurs qui soutiennent cette activité représentant plus d’un dixième du PIB de l’Espagne et jusqu’à 45 % aux îles Baléares. « Merci beaucoup aux touristes qui utilisent des voitures de location pour visiter le paradis où nous vivons, revitaliser notre économie », a ainsi défendu, sur Twitter, l’ancien président de droite de la région, José Ramon Bauza.

« Le tourisme tue la ville »

Le mouvement Arran n’en est pas à son coup d’essai. Le mois dernier, des militants avaient accroché une affiche avec le message « Le tourisme tue la ville » (« Tourism kills the city ») sur la Casa Mila, un édifice érigé par l’architecte Gaudí dans la capitale catalane. Déjà à Barcelone en juillet 2017, plusieurs membres de l’organisation indépendantiste avaient forcé un bus touristique à s’arrêter avant de le vandaliser. Dans la foulée, certains avaient crevé des pneus de vélos de location, quand d’autres avaient jeté des confettis sur des vacanciers assis à la terrasse de plusieurs restaurants.

Deuxième destination touristique mondiale, l’Espagne a accueilli 82,6 millions de visiteurs en 2018. Un « nouveau record historique » pour le pays, salué par le gouvernement. Mais à mesure que les vacanciers affluent toujours plus nombreux sur les plages catalanes, la contestation antitouristes, la « turismofobia« , comme la surnomment les médias espagnols, fleurit dans plusieurs grandes villes, comme à Barcelone et à Palma.

« Le phénomène n’a rien de nouveau mais il a évidemment gagné en ampleur : on comptait 600 millions de touristes dans le monde en 1960, contre 1,4 milliard aujourd’hui », précise Josette Sicsic, journaliste et directrice de l’observatoire Touriscopie, veille sociologique du tourisme, contactée par France 24.

Explosion des vols low-cost

Le revers de la médaille de cette démocratisation du tourisme ? D’abord, une dégradation de la qualité de vie des locaux. « Les prix augmentent, la qualité baisse. C’est un phénomène classique, vous pouvez le constater aussi bien en Espagne qu’à Montmartre ou à Marseille », explique la spécialiste.

S’ajoute à cela l’explosion des vols low-cost, des city-tours et des locations sur des plateformes comme Airbnb, qui menacent l’identité des centres-villes, selon les militants. Sans compter les menaces environnementales que représente le tourisme de masse. Enfin, le secteur entraînerait une précarisation des emplois. Car si le tourisme représente un « moteur » pour l’économie espagnole, le pays détient le record d’Europe du nombre de contrats saisonniers, avec 4,4 millions de personnes, soit 26,4 % des salariés, selon l’Institut national de la statistique (INE).

« Le secteur du tourisme est très hétérogène. Certaines mauvaises pratiques adoptées par les patrons ne reflètent pas l’ensemble de la profession », défend toutefois, dans El Mundo, José Luis Pereda, vice-président d’Exceltur, association de professionnels du tourisme espagnol.

« Pas de xénophobie dans l’antitourisme »

Mais si la colère monte dans les rues bondées, « le phénomène mérite d’être relativisé », insiste Josette Sicsic. « Il n’y a pas de xénophobie dans l’antitourisme. Les gens sont simplement agacés de ne plus pouvoir sortir de chez eux et de devoir payer davantage. » Surtout, les locaux craignent de devoir quitter leur quartier, sous l’effet du tourisme de masse. « Concrètement, avec Airbnb, des locataires peuvent se voir chassés de chez eux pour que leur appartement soit reloué à un touriste, ce qui rapporterait beaucoup plus aux propriétaires. »

Des mesures ont déjà été prises ici ou là pour tenter d’apaiser les rapports entre riverains et touristes. Élue maire de Barcelone en 2015 avec le soutien de Podemos, Ada Colau avait assuré ne pas vouloir « que la ville devienne un magasin de souvenirs bon marché ». L’élue avait finalement bloqué les licences pour la construction de nouveaux hôtels et d’appartements pour les touristes. De son côté, la capitale madrilène avait adopté en mars une régulation pour restreindre fortement la location temporaire de logements. Des « mesurettes » pour Josette Sicsic, qui estime que le vrai problème réside d’abord dans la « multiplication des liaisons aériennes ».

À titre d’exemple, on compte en moyenne 17 000 sièges disponibles pour assurer, chaque jour, la liaison entre la France et son voisin espagnol, selon l’ambassade de France en Espagne. « Tant qu’on ne limitera pas ces vols, on ne résoudra pas le problème du tourisme de masse en profondeur », conclut la directrice de l’observatoire.

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